Depuis 1946, le nom RAHAL accompagne l’histoire de l’art de recevoir au Maroc. Fondée par feu Rahal Essoulami, l’enseigne est passée d’une modeste pâtisserie artisanale aux plus prestigieuses réceptions officielles, diplomatiques et internationales. En huit décennies, le Groupe RAHAL s’est imposé comme une référence incontournable de la gastronomie et de l’événementiel marocains, contribuant au rayonnement du Royaume à travers le monde. À l’occasion de ce 80e anniversaire, Abdelkarim Rahal, fils aîné du fondateur et président du groupe, revient avec émotion sur l’héritage de son père, pionnier visionnaire dont l’œuvre continue d’inspirer plusieurs générations de professionnels.
Abdelkarim Rahal.. Avec énormément d’émotion, sincèrement. Quand on prononce “80 ans”, on ne parle pas simplement d’une entreprise ou d’une enseigne commerciale. On parle d’une vie entière consacrée à un métier, d’un héritage humain, d’une passion transmise de génération en génération et d’une certaine idée de l’hospitalité marocaine.
1946, c’est l’année où mon père a commencé comme simple pâtissier. Il venait d’un milieu modeste, avec très peu de moyens, mais il possédait quelque chose de beaucoup plus précieux : une ambition sans limite, une foi absolue dans le travail et un sens inné de la qualité. Il croyait profondément que le sérieux, l’exigence et le respect du client finissent toujours par ouvrir les portes les plus difficiles.
Quand je regarde le chemin parcouru, je ressens une immense fierté. Passer d’une petite pâtisserie artisanale aux plus grandes réceptions du Royaume, aux banquets internationaux, aux sommets diplomatiques, aux missions officielles à travers le monde… c’est quelque chose d’extraordinaire. Mon père a contribué, à sa manière, à faire rayonner l’art de recevoir marocain bien au-delà de nos frontières.
Ce parcours ne s’est pas construit du jour au lendemain. Derrière ces 80 années, il y a des sacrifices, des nuits sans sommeil, une discipline permanente et surtout une obsession du détail. Mon père disait toujours que dans notre métier, rien n’est petit : un sourire, une présentation de table, une saveur, un timing… tout compte.
Il est parti en 2003, mais honnêtement, il ne nous a jamais quittés. Nous ressentons sa présence chaque jour. Dans les décisions que nous prenons, dans l’exigence que nous maintenons, dans la manière dont nous recevons nos invités et dans le respect que nous accordons à nos équipes et à nos clients. Son esprit continue de vivre à travers le Groupe RAHAL.
Aujourd’hui, célébrer ces 80 ans, ce n’est pas seulement regarder le passé avec nostalgie. C’est aussi transmettre une mémoire, préserver un patrimoine marocain et continuer à porter haut les valeurs que mon père nous a laissées : le travail, l’humilité, la qualité et l’amour du Maroc.
Racontez-nous cet homme. Qui était réellement votre père, RAHAL le fondateur ?
Abdelkarim Rahal. Mon père était avant tout un homme de caractère, de conviction et de travail. Il appartenait à cette génération d’hommes qui ont construit leur destin à la force de leurs mains, avec très peu de moyens mais une volonté exceptionnelle. Né dans la région de Marrakech, dans un environnement modeste, il a très tôt compris que rien ne lui serait offert et que seule la discipline pouvait lui permettre d’avancer.
Cette origine lui a donné un rapport très particulier à l’effort, à l’humilité et au respect du travail bien fait. Même lorsqu’il est devenu une référence dans son domaine, il est toujours resté un homme simple, proche des équipes, attentif aux détails et profondément attaché aux valeurs humaines.
Il a commencé par la pâtisserie en 1946. Beaucoup pensent que la pâtisserie n’est qu’un métier gourmand, mais en réalité c’est une école de rigueur absolue. On ne peut pas improviser avec les dosages, avec la cuisson, avec le sucre ou avec le feu. Mon père avait cette précision naturelle, presque instinctive. Il répétait souvent que la qualité se cache dans les détails invisibles.
C’est cette même exigence qu’il a ensuite transposée dans la grande restauration, puis dans l’univers des réceptions et de l’événementiel. Il avait compris avant beaucoup d’autres que recevoir n’était pas seulement servir un repas, mais créer une expérience, une émotion et une image du Maroc.
Mais ce qui distinguait le plus mon père, Allah yrahmou, c’était sa vision. À une époque où personne n’imaginait qu’un traiteur marocain puisse gérer des sommets internationaux, accompagner des missions officielles ou représenter le Royaume à l’étranger, lui en était convaincu. Il voyait loin, très loin même. Il croyait profondément que la gastronomie marocaine avait sa place parmi les plus grandes cuisines du monde et qu’elle pouvait devenir un véritable ambassadeur culturel du Maroc.
Grâce à cette vision, il a participé à transformer un métier artisanal en une véritable institution professionnelle, capable de gérer les plus grandes réceptions nationales et internationales avec les standards les plus élevés.
Et malgré tout cela, il n’a jamais changé dans le fond. Mon père ne cherchait pas la célébrité. Il ne travaillait pas pour les honneurs ou pour la reconnaissance publique. Il voulait simplement bien faire son métier, avec honnêteté et excellence.
Je le dis souvent avec beaucoup d’émotion :
“Mon père ne cherchait pas la gloire. Il cherchait à bien faire. Et finalement, la gloire est venue chercher celui qui ne la cherchait pas.”
Votre père a aussi été un pionnier de la restauration moderne au Maroc. Peut-on dire qu’il a introduit plusieurs concepts devenus aujourd’hui populaires ?
Abdelkarim Rahal. Oui, absolument. Et c’est probablement l’un des aspects les plus méconnus de son parcours, parce que lorsque l’on parle de RAHAL, les gens pensent immédiatement aux grandes réceptions officielles, aux sommets internationaux ou aux événements diplomatiques. Mais mon père était aussi un homme profondément connecté à la rue, aux habitudes des Marocains et à la restauration accessible à tous.
Le “Sandwich Maroc”, par exemple, c’est lui. C’était une création née naturellement dans ses cuisines, à une époque où la restauration rapide moderne n’existait pratiquement pas au Maroc. Il avait imaginé une recette simple mais très identitaire : des viandes marinées aux épices marocaines, une sauce maison inspirée des saveurs locales, un pain croustillant préparé artisanalement… C’était généreux, populaire et profondément marocain.
Aujourd’hui, des millions de Marocains consomment ce type de sandwich partout dans le pays sans forcément savoir qui en a été l’initiateur. Et, honnêtement, cela me touche beaucoup. Parce que cela montre que l’héritage le plus fort est parfois celui qui s’intègre naturellement dans le quotidien des gens, sans faire de bruit.
Pour le shawarma, c’est également une réalité historique. Mon père a été le premier à introduire au Maroc cette technique de cuisson verticale sur broche tournante, en important lui-même l’équipement depuis l’Allemagne, à une époque où personne ne connaissait encore ce concept ici. C’était extrêmement novateur pour le Maroc de cette période.
Il en est de même pour le burger. Bien avant l’arrivée des grandes chaînes internationales, mon père avait déjà compris le potentiel de cette restauration moderne. Il avait importé la première plaque professionnelle destinée à la préparation des burgers et avait commencé à adapter ce produit au goût marocain.
Ce qui le distinguait, c’était cette curiosité permanente du monde. Il voyageait, observait, apprenait et voulait comprendre ce qui se faisait ailleurs. Mais il ne copiait jamais. Il transformait chaque idée en lui donnant une identité marocaine, une âme locale et une qualité artisanale.
Au fond, mon père avait compris très tôt que la gastronomie devait évoluer avec son époque tout en restant fidèle à ses racines. Et c’est probablement cette capacité à allier tradition et modernité qui explique encore aujourd’hui la longévité et la singularité de l’enseigne RAHAL.
Votre père est considéré comme l’un des pionniers de la cuisine marocaine professionnelle et de l’événementiel au Maroc. Comment expliquez-vous cette vision ?
Abdelkarim Rahal. Mon père avait compris quelque chose de fondamental, bien avant beaucoup d’autres : la cuisine marocaine est l’une des plus riches et des plus raffinées au monde, mais à l’époque elle restait essentiellement confinée aux foyers et aux cérémonies familiales. Il n’existait pas encore de véritable structure professionnelle capable de la porter à grande échelle, de l’organiser, de la transporter et de la présenter avec tout le prestige qu’elle mérite.
Lui a vu beaucoup plus loin. Il a compris que cette gastronomie pouvait devenir un véritable ambassadeur du Maroc, capable d’accompagner les plus grandes réceptions officielles, les sommets internationaux et les événements diplomatiques les plus prestigieux.
Il a donc commencé à structurer ce qui n’existait pratiquement pas encore : former des brigades, standardiser les recettes sans perdre leur authenticité, organiser le service pour des centaines puis des milliers de convives, maîtriser la logistique, le protocole, le timing et la présentation. Aujourd’hui cela paraît naturel, mais à l’époque c’était révolutionnaire.
Et puis il y avait aussi toute la dimension événementielle. Mon père ne voyait pas une réception comme un simple repas. Pour lui, chaque événement devait raconter quelque chose du Maroc : l’élégance des tables, la qualité du service, le raffinement des détails, l’harmonie entre la gastronomie, le décor et l’accueil.
C’est ainsi qu’il a littéralement posé les bases de l’événementiel professionnel marocain moderne. La coordination des équipes en temps réel, la gestion des grands flux, la scénographie des buffets et des tables, le respect des exigences protocolaires… cette culture professionnelle n’existait pratiquement pas avant lui dans notre pays.
Aujourd’hui, lorsqu’un traiteur marocain organise un grand mariage, une réception prestigieuse ou un événement officiel, il marche souvent, sans forcément le savoir, dans les traces laissées par mon père.
Et je crois que son plus grand mérite est là : il a réussi à faire sortir la cuisine marocaine des maisons pour la présenter au monde entier avec dignité, élégance et professionnalisme.
Comme j’aime souvent le dire :
“Il a sorti la cuisine marocaine des foyers pour la donner au monde. C’est probablement son plus grand cadeau au Maroc.”
Le nom RAHAL est aujourd’hui associé aux plus grandes réceptions officielles et diplomatiques du Royaume. Comment votre père a-t-il réussi à atteindre ce niveau de confiance et de prestige ?
Abdelkarim Rahal. Je crois que cette confiance ne s’est jamais construite à travers la communication ou la recherche de visibilité. Elle s’est bâtie lentement, année après année, uniquement par le travail, la discrétion et la constance dans l’excellence.
Mon père a commencé très modestement en 1946 comme pâtissier. À cette époque, personne n’aurait pu imaginer que ce jeune artisan marocain allait un jour participer aux plus grands rendez-vous de l’histoire contemporaine du Royaume. Mais il avait déjà cette obsession de la perfection et surtout cette capacité rare à comprendre les exigences du protocole, de l’organisation et de l’hospitalité marocaine dans ce qu’elle a de plus noble.
Progressivement, son sérieux et sa rigueur lui ont ouvert les portes des grandes réceptions officielles. Puis sont venues les grandes missions nationales, en 1957 sous feu Sa Majesté Mohammed V, ensuite sous feu Sa Majesté Hassan II, et aujourd’hui sous Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste. Cette continuité historique est pour nous une immense fierté et surtout un honneur inestimable.
RAHAL a ainsi accompagné de très grands événements qui ont marqué l’histoire du Maroc moderne : les sommets des pays islamiques, les sommets arabes, les rencontres de l’Union du Maghreb Arabe, des inaugurations royales majeures comme celles de barrages ou d’infrastructures stratégiques, sans oublier les grandes réceptions d’État et les visites officielles.
Puis l’aventure a dépassé les frontières du Royaume. Mon père a compris très tôt que la gastronomie marocaine pouvait devenir un outil de rayonnement diplomatique et culturel. Le Groupe RAHAL a ainsi organisé des événements prestigieux dans plusieurs pays, notamment le mariage d’Omar Bongo à Libreville en 1989, le Sommet France-Afrique de 1992 ou encore le légendaire sommet du GATT à Marrakech en 1994, qui avait réuni plus de 3 000 convives dans une organisation qui reste encore aujourd’hui une référence.
Après la disparition de mon père en 2003, Allah yrahmou, nous avons poursuivi cette mission avec le même esprit et les mêmes exigences. Le Groupe RAHAL a continué à accompagner de très grands rendez-vous internationaux comme la COP22 au Maroc, la COP27 en Égypte, les Assemblées annuelles de la Banque mondiale et du FMI à Marrakech, ainsi que plusieurs sommets africains et islamiques au Sénégal, en Gambie ou encore à Madagascar.
Mais au fond, ce qui explique cette confiance durable, ce n’est pas uniquement notre capacité d’organisation. C’est probablement le fait que mon père considérait chaque réception, qu’elle soit royale, diplomatique ou populaire, comme une mission d’honneur au service de l’image du Maroc.
Et c’est encore aujourd’hui la philosophie qui guide le Groupe RAHAL.
Après 80 ans d’histoire, quel héritage souhaitez-vous transmettre aux générations futures à travers le nom RAHAL ?
Abdelkarim Rahal. L’héritage que nous voulons transmettre dépasse largement le cadre d’une entreprise ou d’un nom connu. Ce que mon père nous a laissé, ce sont avant tout des valeurs humaines : le respect du travail, l’humilité malgré la réussite, l’exigence de qualité et le sens de l’engagement envers son pays.
Je voudrais que les générations futures comprennent qu’aucune réussite durable ne se construit sans sacrifices, sans discipline et sans passion. Mon père est parti de rien. Il n’avait ni fortune ni privilèges particuliers. Il avait simplement une vision, du courage et une confiance absolue dans le travail bien fait. C’est cette leçon-là qui doit survivre au temps.
À travers le nom RAHAL, nous voulons aussi transmettre une certaine idée du Maroc. Un Maroc de raffinement, d’hospitalité, de générosité et d’ouverture sur le monde. Depuis 80 ans, notre mission n’a jamais été uniquement de servir des repas ou d’organiser des réceptions. Notre véritable mission a toujours été de représenter dignement l’image du Royaume à travers son art de recevoir, sa gastronomie et son élégance culturelle.
Je souhaite également transmettre l’idée que la tradition et la modernité ne sont pas opposées. Mon père respectait profondément les racines marocaines, mais il avait aussi l’intelligence d’innover, d’oser et de regarder vers l’avenir. C’est probablement cette capacité d’évolution qui a permis au Groupe RAHAL de traverser les générations tout en restant fidèle à son identité.
Et puis il y a une autre chose essentielle : la transmission humaine. Derrière ces 80 ans d’histoire, il y a des milliers de collaborateurs, de familles, d’artisans, de cuisiniers, de serveurs et de femmes et d’hommes qui ont porté cette aventure avec loyauté et passion. Le Groupe RAHAL est aussi leur histoire.
Si un jour les générations futures retiennent quelque chose de nous, j’aimerais que ce soit ceci :
RAHAL n’a jamais cherché uniquement le succès. Nous avons toujours essayé de servir notre métier, notre pays et notre patrimoine avec dignité.
Et honnêtement, je crois que c’est cela, le plus bel héritage que mon père pouvait nous laisser.
Selon vous, qu’aurait pensé votre père en voyant aujourd’hui les 80 ans de RAHAL ?
Abdelkarim Rahal. Je pense qu’il aurait surtout été heureux de voir que son œuvre continue de vivre avec les mêmes valeurs qu’il nous a transmises : le travail, l’humilité et l’exigence. Mon père n’était pas un homme de grands discours. Son bonheur aurait été de voir que le nom RAHAL continue de servir le Maroc avec dignité, 80 ans après ses débuts.
- Interview réalisée par Abdelrhni Bensaid pour Actu-Maroc


